Les Enfants du Temps

"Tokyo, ça craint"

You’ve come a long way, baby. Déjà trois ans depuis la prophétie Your Name, qui aura mis tout le monde à genoux, et c’est bien normal. C’était le film idéal sorti au moment idoine, où les japonais avaient désespérément besoin d’un peu de musubi, de lien. C’est devenu un phénomène intergénérationnel de distribution et voilà, Shinkai est le nouveau sauveur de l’animation japonaise. Le réalisateur, toujours posé et modeste, est maintenant en concurrence permanente avec son propre héritage. Il s’est construit, puis a fomenté un terreau, l’a cristallisé avec son œuvre alpha, et il était condamné à la dériver. Shinkai le savait bien – il a déclaré au Japan Times que les détracteurs de Your Name. « auraient son nouveau film en horreur davantage« . Au Japon, où le box office annuel démarre systématiquement par un film d’animation, il peut choisir son année et la dominer. Dans les salles françaises, il a toutes ses chances, propulsé par une promo dantesque – j’en ai par exemple entendu un spot avant une diffusion du Masque. Alors ?

C’est un peu compliqué. Les Enfants du Temps fait grossir les défauts de son aîné, ici gloubiboulgués dans une intrigue difficile à apprécier avec l’âge qui avance. Mais voyons plutôt.

天(cieux)気(esprits)の(<- de)子(enfants) démarre in medias res, avec un élément de scénario qu’on pourrait oublier : la perte d’un parent, puis une amorce onirique pour autre chose. Pendant ce temps, Hodaka, bandages sur la figure et en fuite de parents probablement violents, quitte son île pour arriver à Tokyo, seul et désœuvré. Après quelques entrechats en perdition, est recueilli par Keisuke, gérant un peu louche d’un simili Nouveau Détective. Une fois posé, il fera la rencontre d’Hina, une « fille-soleil » qui a le don de faire apparaître le beau temps. Une propriété particulièrement utilise dans un Tokyo estival où l’eau est plus présente que l’oxygène – les deux loustics ubérisent les pouvoirs d’Hina et montent un site pour le quidam ayant besoin d’un rayon de soleil pour X raison. Mais plus ils font joujou avec Mère Nature, plus cette dernière se fâche. Et yadda yadda.

On ne peut pas retirer à Les Enfants du Temps une très bonne première partie, qui parle d’un truc rare : être pauvre et clochard à Tokyo. Enfin… Kore-Eda vient de le faire et a remporté une Palme d’Or, ok. En l’occurrence c’est fait avec un prisme japon-pop qui me réjouit. Bouffe de konbini, BicMac et soupes de MacDo japonais, distributeurs, nuit de karaoké dans un hôtel cosy, costards de mauvais goût et cette impression d’être un grain de sable dans cette gigantesque machine urbaine, où il est parfaitement normal de claquer une trotte de cinq kilomètres en bus. Ce mini-sanctuaire planté en haut d’un immeuble délabré est une belle idée visuelle. On y voit l’intérieur d’un appartement typique, tout Tétrisé, et tout amateur du Nihon y verra foule de détails qu’il reconnaîtra ou le fera fantasmer. Du Cool Japan plein tubes. C’est sincèrement réjouissant, mais ça atteint surtout les otakus de ma trempe.

S’ensuit le reste : une romance et son enrobage cryptoshinto que le film n’arrive jamais à réellement justifier, quand Your Name en faisait une colonne vertébrale multidimensionnelle. Le ciel est bleu, l’herbe est verte, Shinkai fait des romances contrariées et binaires. C’est une foutue formule, jusqu’à sa structure temporelle. Même ses affiches subissent le même syndrome : individuellement, elles sont belles et détaillées. Mais si tu les regroupe, elles paraissent rokoko et brouilonnes, comme si tu avais mal nettoyé tes lunettes. Dans Your Name, j’en avais déjà un peu marre de la formule, car c’en est une. Là c’est encore encore encore la même chose, avec les mêmes défauts soulignés. On te dit quand il faut rire, quand il faut pleurer, et parfois ça foire. Dans Tenki No Ko, on passe à « souvent ». Des blagues de nichons constituent la moitié de drôleries du truc. Le tout monté avec une grammaire très cut et télévisuelle, mais où la caméra serait folle et virevoltante. Du coup, tu ne t’ennuie jamais vraiment, mais le film peine à relier ses segments. Intro-ubérisation-climatoconséquences.

La galerie de personnages est amusante et parlera à chacun, à tous les niveaux, mais ils correspondent à des archétypes à la mode. Voyez Nagi, un personnage de gamin espiègle (ils sont tous espiègles, j’aimerais voir un gamin un peu concon maintenant) qu’on surnomme PROFESSEUR.

PROFESSEUR NAGI

Mais aussi un daron esseulé qui tripote souvent son alliance et hésite à chaque clope, une nana qui peine à trouver un travail et quelques caméos qui vous feront sursauter en salles. C’est dommage parce que ces persos sont attachants et ont des drames personnels plutôt simples. Ils seront l’objet de transferts par tout un chacun mais il ne font que se balader dans l’intrigue des deux zozos, où tout est flamboyant, souligné et stabiloté, et tout explose de mélo. C’est chouette le mélo, j’aime le mélo, mais ça se dose. (J’aimerais réussir à faire deux stations de Yamanote à pieds. Quelle homme)

Shinkai a cette propension un peu désespérante à vouloir enlever du sens à son propre film. Tandis que Shoplifters sortait et subissait sa propre subversion, Hosoda sortait un film animé sans le moindre gramme de politique, comme il l’a toujours fait, et personne n’a moufté. C’était divertissant à des degrés Spielbergiens. Mais comme plusieurs Kore-Eda avant lui, Les Enfants du Temps parle des enfants qui fuguent et parfois, disparaissent, véritable phénomène de société nippon. Cette manière de montrer le désœuvrement tokyoïte dit quelque chose. Mais non, circulez y’a rien a voir, c’est du divertissement. C’est bien con parce qu’il tenait un truc. Cette volonté de vouloir coller le regard à hauteur de ses personnages toujours plus jeunes rend le message ambigu, notamment écologique, borderline climatosceptique. Je peux pas aller plus loin sans spoiler, mais le message peut être contre-productif selon l’angle pris. Surlignez pour voir en je veux en venir…

Sacrifier l’écosystème de Tokyo pour une amourette de quelques jours, c’est un peu égoïste mon gaillard. La pauvre Mitsua a pas de chance. Mais surtout c’est le truc qui rend tous ces blurbs qui parlent « d’écologie » un peu contre-productifs.

Nous sommes dans une ex-baie qui, c’est écrit, se retapera le Big One dans pas si longtemps et c’est évoqué avec une lecture potentiellement cheloue. Shinkai insiste qu’il œuvre pour le divertissement et son un gars/une fille. Je ne le reprocherai à personne, on va au cinéma pour oublier le reste. Mais si c’est vrai, c’est un désir intestinal chez Shinkai, c’est un peu inquiétant pour la suite. Je comprends à moitié Tomino, qui veut que main de garçon aille dans entrejambe de fille (pour enjoliver la citation) parce que Les Enfants du Temps apparaît comme une œuvre moins mature et solide thématiquement, dont la plus grosse prise de risque du métrage est une histoire de flingue un peu hors-sujet. (Je crois même que cette course-poursuite Benny Hill a été raccourcie depuis la projection des Utopiales parce que j’ai le souvenir d’un truc ridicule et interminable, genre cinq bonnes minutes de je-le-perds-je-le-ramasse)

Et si on enlève ce gras-là, il ne reste que les Radwimps, les effets de manche et les surlignages qui, dans Your Name, n’étaient que les rares éléments plombants. Il me paraît évident que Shinkai a été contrait d’adopter sa propre formule. À Annecy 2019, l’un des producteurs nous avait prodigué de verbatim lénifiant sur le film. « Il y a beaucoup d’eau » « C’est inspiré du changement climatique » « On a aimé le faire ». Oui, mais pour citer Lumet, il donne l’impression que personne, dans Comixwave, ne voulait faire le même film. Je suppute que le souci se résorbera de lui-même, mais si personne ne le dit ? La quasi-intégralité des journalistes va le prendre superficiellement, lui donner du « conte écologique » et l’aimer automatiquement – je trouve ça un peu condescendant. Je comprends que ça me donne aussi une posture mais il y a un vrai moratoire à faire – n’aimons-nous pas tout un peu automatiquement parce que c’est de l’animation japonaise au cinéma ? Le succès critique de Wonderland cet été m’est totalement mystérieux. Mais attention, des spécialistes comme Premiere ou Les Cahiers commencent à souligner le manège.

J’ai lu ou entendu que Les Enfants du Temps peut se prendre comme l’autre facette de Your Name., une face B qui renierait la façon de faire du premier, te laissant le choix. C’est une belle façon de voir les choses, et je pense qu’elle est à moitié volontaire. Choisis ton camp camarade, je préfère l’œuvre qui codifie sur celle qui est dérivée. En attendant un prochain film qui, je l’espère, sera plus réfléchi et libéré de son propre dossier génétique. À ce stade, c’est encore du plaisir, c’est beau comme tout mais c’est une joie qui s’approche de l’automatique, comme une pub pour du bon chocolat Lotte©.

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