Les Enfants de la mer

"Est-ce que tu tiendras jusqu'au bout sans détourner les yeux ?"

La fin des choses, pas vraiment. On parle plus du grand Tout, de la fin, du début, du sein d’Allah, du cycle de la vie, Les Enfants de la Mer tape un peu partout, parce qu’il ne tape nulle part non plus. L’infiniment petit et grand, la relativité, la destination, le voyage, etc. Toi qui entre ici, abandonne tout espoir de sens : le premier film d’Ayumu Watanabe en tant que réalisateur part du principe que vous acceptez ne pas comprendre ce que vous avez sous les yeux. Ça lui va bien. 

J’ai eu la chance de rencontrer Watanabe au dernier festival d’Annecy. Un homme souriant, chaleureux, expressif, l’inverse de ce que projetait Keiichi Hara une journée plus tard (Wonderland n’irradie pas de plaisir non plus). Le monsieur n’a pas un discours trop policé : il répond clairement aux questions, sans chichis. Bon, il n’y avait pas grand-chose de polémique ou de problématique à aborder – et il a illustré, un peu involontairement, les paradoxes des conditions de travail des animateurs au Japon. Toujours est-il qu’il a rendu un premier film projeté en compétition Contrechamp, une manière polie de ne pas faire de non-sélectionnés, et pas grand-monde n’a compris ce choix. Les Enfants de la Mer avait sa place en compète principale, en lieu et place de The Relative Worlds. Mystère et boule de gomme, et c’est de toute façon le superbe J’ai perdu mon corps qui a gagné. Si tous les espoirs – un peu faute de compétition – étaient tournés vers Watanabe pour Contrechamp, c’est le film lituanien Away qui a remporté la timbale-face-B. Un film littéralement ludique, qui ressemble à un let’s play de Limbo. 

Même le budget com est psychédélique

Il arrive dans les salles, est bien distribué, aucun Ghibli-core ou référence à Miyazaki sur la (superbe) affiche et c’est un pari pour Eurozoom, qui a investi moult thunasses sur le projet et sa campagne marketing. Ils doivent récolter dans les 80 000 entrées pour commencer à retrouver leurs billes, donc atteindre les six chiffres pour en faire quelque chose. En d’autres termes, « faire une Your Name », qui avait atteint le quart de million après cet incroyable alignement des planètes il y a trois ans. C’est un sacré pari, et je déprime un peu d’avance à l’idée de voir le Hara – qui est pas terrible, c’est sa fête dans ce papier – faire plus d’entrées par définition. Derrière Your Name, en tout cas au Japon, il y avait un effet générationnel. La démographie du public a progressivement muté, et l’intégralité du pays s’est senti concerné d’une manière ou d’une autre. Kaijuu no kodomo est plus un bail de (émoji monocle) fans d’animation (émoji nerd à lunettes). 

Donc ! Ruka est une lycéenne qui, le temps d’un été – c’est souvent le temps d’un été – va vivre une aventure cosmiquo-existencielle. Un été moins chiant que le mien en 2019, je pense. On part sur la banalité : elle vit sa vie de lycéenne, court de murets en murets dans un chouette travelling, fait un croche-patte en plein match de volley et se fait exclure de son équipe. Bougonne, elle déboule dans le lieu le plus japon-pop qui soit, un aquarium, et fait la rencontre des deux enfants titulaires, dont la santé se dégrade à vitesse flash quand il ne trempent pas dans l’eau de mer. « Ils ont été élevés par des dugongs » – phrase un peu difficile à entendre et lire en gardant son sérieux – c’est pour ça.

Le temps de poser les personnages et les termes du sujet, le film va progressivement muter, et installer son onirisme. Étoiles filantes, feux follets, plancton lumineux (c’est toujours visuellement délicieux), un morceau de météorite est avalé, et c’est parti pour le délire utéro-matriciel. On plaque toute raison pour enchaîner sur une demi-heure du pur spectacle graphique, et de conclure comme si de rien n’était. Et le spectateur de se demander : que vient-il de se passer, et pourquoi ? 

Les Enfants de la mer est un gros pari pour tout le monde parce qu’il n’a rien d’un film familial. Ce n’est pas vraiment un film familial, il ne parle pas de famille, ni de lycée, le topos de l’aquarium n’a pas tant d’importance diégétique que ça, sinon enchaîner quelques plans et décors qui tuent en première partie. Non, ce film parle du cosmos, de l’océan, des éléments, d’écologie pour qui veut en voir et de la musique des sphères. Looking into space, it surrounds you, etc. À un moment, un personnage est transcendé et devient infini. Et ce n’est pas un spectacle choquant ou sensoriel comme pouvait l’être Belladonna en son temps : c’est juste une proposition radicale. Et aux propositions radicales, le Concombre reconnaissant. La rédaction aime : les prises de risque. 

Pour reprendre la question « que s’est-il passé ? », Watanabe s’est retrouvé en charge d’un projet de commande, en collaboration avec le studio 4° (Mutafukaz) pour adapter un de ses mangas fétiches, par Daisuke Igarashi. Quatre tomes de 300 pages, édités – mais en arrêt depuis perpète – par le nébuleux Sarbacane. Et plus de 1200 pages en deux heures, c’est impossible, Watanabe a donc bazardé les explications pour la pureté du message, quel qu’il soit. Alors non, je n’ai pas lu le manga. Mais la fidélité de l’adaptation saute à la figure : ces yeux énormes, ce souci du détail dans la commissure des lèvres, ce chara-design délicieux (cet employé de l’aquarium avec ses veuchs devant les yeux crève l’écran !) et un usage malin et discret de la 3D pour animer les bestioles à écailles. C’est délicieux d’un bout à l’autre, et ce film a clairement mobilisé tout une génération d’animateurs, une foule de jeunes enthousiastes qui, je l’espère, ont été bien traités – Watanabe insistait sur cet appel un peu bizarre à la « passion » qui les animait. Le résultat, formellement, est d’enfer. 

« Je n’ai pas voulu imposer un sens »

Mais oui, c’est clivant, et c’est normal. Après une heure et demi de récit qui installe le dernier quart, on tombe lentement dans une petite dinguerie élégiaque. On y va pour le moment « journalisme culturel » : c’est sidérant, infini, le festival de la métaphore, et c’est vibrant. « Est-ce que tu tiendras jusqu’au bout ? » lance Tartempion à Ruka, mais surtout au spectateur. Et au bout, un cinéaste qui peut enfin s’affirmer après des dizaines de commande sur Doraemon. C’est, pour moi, tout ce qui compte. 

En revanche, tout ça nous prive d’une super galerie de personnages qui nous sont systématiquement présentés sans suite. Les parents de Ruka sont séparés et ils travaillent tous les deux dans le même aquarium. Anglade (aucun rapport avec l’acteur du Thalys) est un femboy océanographe. Dédé a deux dents, Dédé dit des trucs mystiques, Dédé joue de la guimbarde. Jim a des yeux d’un bleu pénétrant. Quand à Umi et Sora, les enfants titulaires… ils incarnent l’énigme géante du script, avec leur part de poésie et de romantisme. D’aucuns diront chiant, d’autres seront conquis, les gosses vont ronfler. Il y en aura quelques un pour claquer du « meilleur de X sur Y années ». Pas mal seront déçus. Mais aucun ne pourront nier que la chose est un vrai oasis de créativité – j’ai vu ce film le lendemain de Je veux manger ton pancréas, mou et mal réalisé. Le contraste était flatteur pour Watanabe. Lui propose l’émerveillement. 

Pas grand-chose à dire sur la bande-son d’Hisaichi. Taf -> fait.

Je n’ai pas voulu faire quelque d’incompréhensible, mon but c’était d’être apprécié du grand public. » M’a dit Watanabe à Annecy.   « Je me suis longtemps posé la question de savoir si ça valait la peine de tenter avec ce manga-là. Au début, je voulais coller à sa structure. J’ai laissé beaucoup de place à l’interprétation du spectateur, en mettant un petit peu de moi dans le film pour des éléments de réponse. Je n’ai pas voulu imposer un sens ou quoi que ce soit. À la différence du gros de l’animation japonaise récente qui a tendance à aller vers la simplicité du message pour ne pas trop casser la tête du spectateur.» Il est né en 66, cette maturité est un peu tardive, il en souffre probablement, mais cette « première » œuvre touche l’infini du doigt.

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