Beastars

And that's called jaaaaaaazz !

Chaque fois que je parle de Beastars sur Twitter, quelqu’un avec un avatar furry et la mention « furry » dans la bio – au cas où ce n’était pas assez clair — me répond. C’est systématique. Une fois sur deux, il y a un personnage de la série en avatar. Ça ne rate jamais, c’est rigolo. Je suis susceptible de faire des fixettes, mais elles arrivent et passent, et je ne l’affiche pas aussi frontalement — les pire gredins de Twitter sont souvent ceux qui entretiennent ouvertement une monoculture. Mais il y a un truc assez frais et sophistiqué, qui entoure cette série. Pour cette fois, on la pardonne.

Comment ne pas avoir envie de se faire plaquer au mur par Louis

Tokyo, mai 2018. Votre serviteur jetlaggé vient d’y atterrir pour la première fois. Disons, pour contextualiser, que je repense à ce voyage tout le temps et que je porte une sorte d’obsession intestinale depuis, je dois y retourner. Peut-être pour un bail. Les dieux de la pandémie ont décidé que ça ne sera pas en mars-mai 2020, mais il était clair que je me sentais plus chez moi dans une gare de la Yamanote que celle d’Asnières. Donc : quelque chose de grand démarre et j’erre dans la chaleur sèche d’Akihabara, où j’alternais entre les odeurs de sucre et de pisse. Tout ce qui pénètre dans mon champ de vision est gravé. C’est — comme disait celle qui s’est évaporée depuis le scrutin — un moment de grace. Je rentre dans un Animate ou assimilé et je découvre le monde formidable du manga au pays du manga. Où 90 % est inédit en France, mais où la grosse majorité est du bruit. Bien mises en valeur trônent des rangées infinies de Beastars, déjà forte d’une douzaine de tomes.

Ces couvertures sont très efficaces pour retenir l’attention. Tout contraste avec le reste : cette typo étrangement sage, ces grands gaillards furry et expressifs et rien d’autre. Sans les ouvrir, on croirait un roman noir, surtout dans le tome 1 où Legoshi paraît bien plus vieux qu’il ne l’est vraiment. Influencé par Blacksad et son évidente parenté, je suis parti du principe que son personnage est un privé. J’avais le fond mais pas le packaging. Le manga était déjà en négosses, est arrivé chez Kioon en janvier 2019 et a pu faire son trou, Paru Itadaki (et son inénarrable masque de poulet) à Angoulême oblige.

Legoshi, le protagoniste de Beastars, n’est pas détective, mais simple lycéen de 17 ans dans l’établissement Cherrytown. Comme dans Zootopie, cette société est fondée sur la dichotomie entre « herbis » et « carnis », qui vivent en harmonie apparente. Et comme dans Zootopie, le maire est un lion un peu louche. Beastars est destiné à un public deux crans plus matures, un état de fait annoncé derechef avec le meurtre d’un alpaca en plein club de théâtre. Dans cette hiérarchie supposée parfaite, ça fait désordre, et ça n’aide pas Legoshi, technicien du club, à faire le point sur ses propres instincts.

C’est un loup contrarié : gauche, déguinguandé, on se demande comment il arrive à mettre un pied devant l’autre. Mais ce meurtre non élucidé s’aligne avec un autre bouleversement dans sa vie : il s’éprend d’Haru, une lapine qui nous est présentée comme une fille ouverte portée sur la chose. Incapable d’exprimer clairement quoi que ce soit et très très puceau, les instincts de Legoshi prennent le dessus et il manque de la boulotter un soir.
Ça, c’est le manga. Mais l’adaptation des six premiers tomes en un premier court de 12 épisodes vient d’arriver sur Netflix après une diffusion hivernale. C’est par le studio Orange, ce qui signifie que 1) c’est donc en 3D et 2) c’est le deuxième anime de la maison qui a rendu L’Ère des Cristaux. Pause !

Le paragraphe qui explique pour l’Ère des Cristaux c’est super bien

L’Ère des Cristaux c’est super bien. D’abord parce la série adapte un univers à très gros potentiel. Le manga d’Haruko Ichikawa raconte les tribulations d’une tribu de cailloux en petits tailleurs très serrés (ils se cambrent souvent, on sent bien qu’ils n’ont pas à respirer) où tous ont des drames personnels assez subtils. Ils sont immortels, mais de temps en temps, des êtres sélénites viennent du ciel pour les capturer. Parfois, l’un d’entre eux passe à la trappe, et le récit tourne autour de Phosphophyllite, jeune andouille sommée de rédiger une encyclopédie. Syndrome South Park : sur papier, on a du mal à les distinguer, malgré quelques efforts de charadesign. C’est beaucoup plus facile en anime, où seuls des univers travaillés à la Girls Last Tour peuvent rivaliser en termes d’ambiance tant elle est béton. Les persos sont d’enfer. Le score est mémorable, l’animation ouvre la voie aux animes 3D qui marchent — même s’il est probable que l’ensemble ne vieillisse pas bien. C’est d’une poésie confondante et d’une grande originalité : c’est peut-être mon anime préféré de la décennie, en celui qui je jugerais objectivement comme étant le meilleur. Beastars est donc le deuxième anime de ce studio, Orange.

Encore une fois, Orange s’est emparé d’un univers à fort potentiel pour en faire une adaptation supérieure. Sur papier, le manga est bon d’entrée de jeu, mais prend quelques tomes à se chercher. Le whodunnit qui déclenche le scénario est vite oublié et le concept titulaire n’a encore aucune importance. Mais l’anime peut se reposer sur un canevas et sait d’emblée de quoi parle Beastars : cette ambiguïté entre bouffer et bouffer. Il y a cette dualité entre carnis et herbis, mais les seconds peuvent être boulottés par les premiers à tout moment. Tout un commerce noir se met en place pour combler les pulsions intestines que retiennent ces jocks plein d’hormones. Mais Legoshi a clairement un fétiche des petits animaux, et entre prédation et pur désir sexuel, la ligne n’en finit pas de maigrir.


Ce qui nous mène à ce qui élève Beastars au rang de licorne dans l’animation. Je dois nager dans le biais de récence, mais Beastars et Interspecies Reviewers sont les seuls animes qui me viennent à l’esprit quand il s’agit de représenter le sexe. C’est un univers sexué et, encore plus rare, sex-positive. Ce sont des animaux, ils ont des instincts, vous avez compris la métaphore et je suis étonné de ne pas avoir lu d’analyse qui mettrait la masculinité dans le lot. Ça se répercute dans les personnages, notamment dans Louis, le deutéronome cervidé, qui dégage une incroyable aura sexuelle (mais qui est dans un placard lui-même dans un autre placard, je ne veux pas entendre vos contre-arguments). Donc c’est plus mature que la moyenne, thématiquement assez costaud et on peut en tirer ce qu’on veut quel que soit le public. C’est un univers qui prend ses responsabilités, sait qu’il peut devenir cracra et n’hésite pas à plonger dans sa propre tambouille de temps en temps, avec des ruptures de ton moins violentes que celles du manga.

J’étais un tout petit peu sceptique quant à la pertinence de faire la 3D (avec quelques incursions de 2D) avec Beastars. Dans l’Ère des Cristaux, il y avait une licence créative automatique : les charadesign et les décors sont simples et épurés. Dans Beastars, ce n’est pas la même limonade : décors et personnages sont variés et détaillés. Les personnages ont des corps improbables, sur des échelles de plans uniques. À l’inverse de Cats, la 3D donne une mini-gêne qui s’en va très vite. On passe les deux premiers épisodes sans savoir si on est vraiment à l’aise avec le rendu technique, puis on se rend compte que tout va bien, quand bien même ça risque aussi de mal vieillir. À l’instant T, ces animaux sont expressifs, ont des mouvements fluides et crédibles. C’est, par définition, moins « des expressions animées, mais collées sur des mannequins » que l’Ère Des Cristaux. Ici, tout est en mouvement, fut-il imparfait, donc naturel. Et c’était important pour incarner un loup aussi gauche. Pour ça, il faut remercier le travail de motion-capture. Dans ses deux productions, Orange propose des diégèses où la fluidité elle-même a un sens, où les personnages sont plus animés et convaincants que leurs collègues humains.

Écoutez


Ces mêmes animaux sont portés par un excellent doublage original. La voix de Legoshi est hypnotisante : lunaire, traînante, on dirait que l’acteur se réveille tout le temps d’une sieste. Ça a un petit côté amateur unique – et ça ne l’est pas du tout. Louis, Haru, tous les autres, tous sont au pire crédibles, au mieux complexes. En tout cas à mille lieux des monotraits de caractère de la première soupe venue (quand bien même tout ce qui entoure Louis en fait toujours un peu trop). On marche sur cet équilibre précaire entre représenter quelque chose de signifiant et faire du shonen dangereux, parfois ça foire un peu. Mais si vous aimez ce lieu commun des pièces shakespeariennes qui tournent mal, vous serez ravis.

Orange se permet même quelques séquences illustratives en switchant de style d’animation — elle passe en crayonné, en mode Max et les Maximonstres, en stop-motion pour cet incroyable opening. C’est un anime qui fait réellement progresser le medium, il est indispensable rien que pour cette propriété. C’est, indubitablement, de l’animation dans tout ce qu’elle peut proposer de moderne.

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